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Banderille n°160 : Babel Minute Zero, la tentation de Thucydide
Par Toréador | septembre 24, 2007
J’inaugure avec cette banderille une critique d’un nouveau genre : la critique littéraire politique. Guy Philipe Goldstein, l’auteur de Babel Minute Zero, venant de rentrer dans Kiwis, c’était l’occasion pour moi d’étrenner ma banderille sur un thème qui me tient à coeur : les relations internationales.

L’Auteur qui venait du Froid
Guy-Philippe Goldstein aime les relations internationales, c’est un fait, mais il les étreint plus à la manière de Bismarck que de Kouchner. En cela, il se dévoile comme étant un homme nostalgique de l’ancien monde, celui du XXème siècle. Les réseaux et le soft power, les ONG et les droits humains, les organisations internationales et l’opinion publique, fondamentalement, il n’y croit pas, on le sent.
Poursuivant sa réflexion dans le droit fil d’un Raymond Aron, mais sous la forme d’un roman, sa réflexion n’en est pas moins actuelle. Elle pourrait se résumer en une question : la doctrine de frappe préventive énoncée dans National Security Strategy en 2002 par l’administration Bush modifie-t-elle l’équilibre international dans un monde proliférant ? En bon disciple de Bismarck, Goldstein garde peut-être en mémoire cette formule du vieux chancelier : « La guerre préventive équivaut à commettre un suicide par peur de la mort« . Elle aurait d’ailleurs mérité de figurer en frontispice de son ouvrage : on peut rater son suicide avec un couteau, pas avec la bombe H.
La réponse qu’apporte Goldstein à la question précitée se singularise par l’application d’une logique au classicisme indéniable à une « vision » étrangément lucide des nouveaux enjeux actuels. Sa transposition des mécanismes de la Guerre Froide est culottée : Goldstein veut rendre réaliste un affrontement nucléaire, alors qu’aujourd’hui les chantres de la Mondialisation nous assurent que la Guerre appartient au passé. Mais, Goldstein fait un choix : celui de soutenir que le passé n’est pas derrière nous.
Je ne lui jetterai pas la pierre : comme lui, je suis fataliste; comme lui je pense que l’histoire est un cycle; comme lui, je crois au pouvoir et au jeu de la puissance.
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Guy-Philippe Thucydide ?
Pour se faire, Goldstein emprunte à Thucydide la minutie analytique de son récit sur la Guerre du Péloponèse entre Sparte et Athènes. Il trahit au passage cependant un (bon) goût certain pour la Poésie plutôt que le Logos, et ne résiste pas à bâtir sa tragédie à la Grecque : le Fatum plane sur le choeur des hommes et le Deus ex machina se fait attendre. Le résultat de cet accouplement bestial entre Eschyle et Bismarck, s’appelle Babel Minute Zero, le récit (haletant) d’un engrenage diabolique, avec une inconnue à la fin : un aller-simple pour l’Enfer, ou bien, ou bien, la rédemption ?
L’auteur dispose indéniablement de solides atouts, à commencer par son sens du rythme (malgré ses 600 pages, l’ouvrage est fougueux), une jolie plume (quoique parfois emportée par son élan lorsqu’il tente de poétiser un peu verbeusement, à la grecque, ses dialogues), et une connaissance étendue des mécanismes bureaucratiques, informatiques et politiques. Grâce à lui, j’ai appris quelques points que j’ignorais, notamment sur les défaillances des systèmes de détection nucléaire pendant la Guerre Froide. On est également bluffé par certaines descriptions, notamment le fonctionnement du bureau exécutif chinois.
Sur le fond, comme je suis aussi perfectionniste que lui, je déplorerai évidemment quelques erreurs qui détonnent un peu dans cette somme de précisions, et que je liste ici :
- Gépégé bâtit tout une partie de son ouvrage sur la non-inclusion des archipels de Matsu et Quemoy dans la zone de défense du Taiwanese Relations Act de 1979, alors que justement, d’après ce que je sais (et ce que j’ai pu vérifier par ailleurs), ces îles y furent incluses en 1958, après l’épreuve de force sino-américaine. Il me semblerait étrange qu’elles en aient été de nouveaux exclues en 79.
- Un peu plus loin, page 205, l’auteur parle de « 18 000 têtes nucléaires » russes alors que l’arsenal actuel est, selon mes sources, plus proche de 3 500/4 000 (confirmation ici). En même temps, il y a fréquemment des confusions entre les ogives déployées et le total des ogives (y compris les stocks).
- Guy-Philippe Goldstein donne une importance beaucoup trop grande aux porte-avions dans la bataille du détroit de Formose. Or, en développant actuellement leur flotte de sous-marins, les Chinois exploitent l’une des grandes faiblesses de l’US Navy : la guerre ASM (anti-sous-marins). En effet, les Etats-Unis ont retiré du service actif leur principal avion ASM et s’appuient aujourd’hui sur une flotte obsolète de patrouilleurs maritimes P-3 Orion, utilisés pour la surveillance du littoral. Goldstein semble également trouver secondaire que les côtes chinoises de Taïwan soient la deuxième plus grande concentration de missiles au monde, après le Proche Orient.
- Il attribue – à mon sens indûment – une doctrine de dissuasion nucléaire à la Chine alors qu’il s’agit d’un concept occidental qui n’a jamais été accepté par le camp communiste (lequel considérait la bombe comme une arme ou comme un tigre de papier)
- Le Japon a certes les moyens de se doter de l’arme nucléaire mais il lui faudrait environ six mois, et non quelques jours : malgré son partenariat avec l’industrie spatiale européenne, le pays du Soleil Levant a insisté pour garder le plein contrôle de la construction des vecteurs de fusée, qui pourraient être à tout moment reconfigurés pour accueillir des missiles stratégiques avec ogive nucléaire.
- Page 419, l’auteur parle d’effondrement du Yuan, la monnaie chinoise, mais sans être un spécialiste, il me semble que la Chine n’a pas libéralisé son marché des changes et que le cours du Yuan est totalement manipulé par Pékin.
- Enfin, page 623, on sourit en voyant un poème de Victor Hugo déclamé en Français dans le texte en pleine Maison Blanche. Je doute que beaucoup de monde ait pu le comprendre, contrairement à ce que sous-entend l’auteur ! Notre auteur reste Français, et cela se sent
.
Tout ceci sont des péchés véniels, et leur degré de précision montre à lui seul combien ce roman va loin dans le détail. A voir l’amour que porte Goldstein aux sigles et structures militaires, on se dit parfois qu’il a du adorer les Bienveillantes.
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Le facteur humain
Mais, au-delà des erreurs factuelles, et c’est plus gênant, mon principal reproche serait plutôt que Guy-Philippe Goldstein fait mine de simplifier un peu trop la réalité des relations internationales. Curieusement, le Japon – pour qui Taïwan est un noeud indispensable pour s’approvisionner en énergie – n’apparaît que très tardivement comme acteur, alors que ce pays serait vraisemblablement beaucoup plus inquiet si la RPC osait une action de force contre Formose. L’ONU et le Conseil de Sécurité sont également étrangement absents : Dans le monde de realpolitik de Guy-Philippe Goldstein, les Etats-Unis agissent quasiment seuls, en oubliant qu’en cas d’agression d’un pays contre un autre (Taïwan n’étant qu’observateur à l’ONU), ce Conseil serait immédiatement saisi. Ne parlons même pas du Royaume-Uni qui est tout simplement absent de l’histoire !
Enfin, obsédé qu’il est par l’Histoire et par son excellente analyse de la Première Guerre Mondiale*, l’auteur oublie deux éléments apparus depuis, qui modifieraient considérablement la prise de décision: l’opinion publique et la facilité accrue à communiquer. Les dirigeants de Babel Minute Zero sont, dès le départ, quasiment chacun dans leur bulle, un peu comme Poincaré injoignable, revenant en bateau de Russie au moment où l’Autriche annonçait sa mobilisation. Ce n’est pas très réaliste lorsqu’on sait qu’un coup de téléphone suffit souvent à balayer les incompréhensions.
Ces trois dernières critiques sont pour moi les limites les plus évidentes de l’exercice, d’autant que le personnage principal, Julia O’Brien, ne sert à rien (ou presque) pendant la moitié de l’ouvrage. D’une manière générale, l’amour que porte Goldstein à la « grande politique » a pour contrepartie négative que la quasi-totalité des personnages du livre sont quelque peu désincarnés. Malgré les tentatives pour développer leur psychologie – et notamment leurs faiblesses et leur vie sentimentale – cette partie du roman reste trop froid et sans grande originalité.
Nous tenons là pour autant un auteur prometteur. Que Guy-Philippe Goldstein parvienne à trouver l’alchimie parfaite entre la « grande politique », son érudition, son sens de la précision et du rythme, et la « petite histoire », le facteur humain, la complexité psychologique, et alors c’est un armaggedon cette fois-ci littéraire qu’il parviendra à créer.
Toréador
* Même s’il ne parle pas des circonstances exactes de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, qui sont éclairantes tant elles procèdent d’un incroyable concours de circonstances, et pour lesquelles je le renvoie à l’ouvrage de Kissinger, « Diplomacy« .
Babel Minute Zero, de Guy-Philippe Golstein, chez Denoël, 22 euros.
Appréciation subjective : **
* = Déçu ** = Captivé *** = Emballé
Tags: Affaires-internationales, Chine, Etats-Unis, Europe, Kiwis, mondialisation, politique-étrangère
Sujets: Banderille, Toréador critique littéraire et médiatique | 6 Comments »





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septembre 24th, 2007 at 11:28
Je l’ai trouve a 20.50 sur FNAC.com !! A la concurrence… Il manque le conseil, a lire ou pas… une note ou quelque chose de resume a ta critique !
Tu y vas fort dans les details de la critique mais apres tout cela change des eloges que l’on peut lire a droite ou a gauce sur ce bouquin dont j’attends la livraison dans la journee…
septembre 24th, 2007 at 11:34
J’ai rajouté même si je n’aime guère noter des livres.
septembre 24th, 2007 at 12:04
Il y a un monde entre decu et Captive !! Oui je suis chiant oui, je suis un peu le Dominique De Villepin de la Kiwisphere…
septembre 24th, 2007 at 12:41
Cher Ami,
Je suis bien heureux que nos partagions ce même intérêt pour les RI…
J’ai lu cet ouvrage cet été,et dois avouer y avoir pris gand plaisir, même si certaine ficèle sont au final très classique comme tu le rapelles.
Cependant, je tiens à te signaler que le TRA s’applique bien à Formose et les Pescadores mais ni à Mastu et Quemoy depuis justement 1979…
Il me semble difficile de parler de camps communiste pour La Chine d’aujourd’hui, et si tu as raisons sur le fait que le concept de dissuasion nucléaire est occidental, il ne faut oublier qu’il est issu de la philosophie du Sun Zi et mis en application par la RPC avec ses voisins depuis bien longtemps.
Un effondrement du Yuan est tout fait possible même si tu as raison, son cours est contrôlé depuis Beijing. La Surchauffe de l’économie Chinoise, aggravée par des troubles sociaux, ce qui est un des postulats du livre, pourrait déboucher sur une crise financière, rendant la Monnaie du Peuple monnaie de singe…
Quant au poème de Victor Hugo, si il est bien peu probable qu’il soit prononcé, tu as tort de croire qu’il ne serait pas compris par les hommes d’un Président !
septembre 24th, 2007 at 15:56
Effectivement, autant pour moi sur Quemoy/Matsu (je n’avais pas noté le revirement de 79) : le TRA en sa section 15 définit ainsi Taïwan : « (2) the term « Taiwan » includes, as the context may require, the islands of Taiwan and the Pescadores, the people on those islands, corporations and other entities and associations created or organized under the laws applied on those islands, and the governing authorities on Taiwan recognized by the United States as the Republic of China prior to January 1, 1979, and any successor governing authorities (including political subdivisions, agencies, and instrumentalities thereof). »
Sur Sun Zi (ou Zu), « il ne faut pas espérer que l’ennemi n’attaquera pas, mais compter sur le fait que l’on est dans une position inattaquable » Il me semblait que la philosophie de Sun Zi était sur ce point plus défensive, alors que l’arme nucléaire est une arme offensive, et que si on devait parler de « renouveau » de la pensée de Sun Zi, ce serait plus sur l’usage de l’information pour duper l’adversaire (base d’ailleurs du livre de GPG). Dans la conception chinoise de la guerre, victoire politique et refus de la« bataille » sont en effet étroitement liés, au point que pour Sun Zi, le plus grande des victoires est celle que l’on « remporte sans combattre ».
Si j’en crois le Quai d’Orsay : « Pendant toute la période maoïste, la plus idéologiquement radicale, entre la guerre sino-indienne de 1962 et la guerre sino-vietnamienne de 1979, on peut considérer que la doctrine de défense de la République populaire de Chine était effectivement en réalité strictement défensive,derrière le masque d’une posture idéologique très offensive. Cette posture strictement défensive s’exprimait notamment dans le caractère très limité des capacités de dissuasion nucléaire de la Chine, l’arme nucléaire ayant pour fonction essentielle l’affirmation de la Chine en tant que puissancei ndépendante face aux Etats-Unis, mais également face au grand frère soviétique, ainsi qu’une mission très modestement dissuasive de « déni de victoire ».
Sur le Yuan, il me semble que les réserves de change chinoises dépassent le PIB Français…
Quant à Hugo, je suis formel : un poème déclamé en Français long de 10 vers, je vois mal comment des anglo-saxons pourraient le comprendre ! Ou alors, il est traduit en anglais, mais dans ce cas là, ce n’est plus du Hugo !
septembre 24th, 2007 at 16:21
J’aime beaucoup ta dernière remarque
Pour ce qui est de la doctrine de la dissuasion nucléaire, Celle-ci est défensive avant tout, même si diplomatiquement elle peut paraître offensive…
A lire, et non pas croire, Le Quai la RPC revendique bien avec l’arme nucléaire une indépendance, tant face aux États-Unis que vis à vis de Moscou (ce qui aujourd’hui s’affirme de plus en plus). Stratégie de dissuasion face aux Trente Russies qui n’a pas changer avec d’une part la chute du mur et d’autre part l’avènement du Socialisme de Marché.
Les réserves or, dollars et aujourd’hui euros de la RPC sont comme, tu le précises, énormes. Cependant, une crise financière intérieure serait difficilement gérable politiquement malgré ce trésor de guerre. En effet, Beijing pourrait difficilement aujourd’hui laisser à l’abandon le rmb alors que le soutenir du fait du taux officiel serait disons hasardeux…