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Banderille n°210 : « Cahiers secrets », sous le pavé, la sage
Par Toréador | mars 28, 2008
La Comédie Humaine
J’ai lu pour vous le pavé rouge intitulé « Cahiers secrets de la Vème République(1965-1977) » de Michèle Cotta.
Il se trouve que je l’ai déjà rencontrée, et donc lorsque son livre est sorti, je m’y suis attelé avec enthousiasme. Plutôt que de cahier, il vaudrait mieux parler d’une encyclopédie. Ce sont en effet près de 900 pages qui reproduisent fidèlement 12 années de prise de notes. Voilà donc un livre sans Histoire avec un grand « H », mais avec une multitude d’histoires qui s’entremêlent. C’est une saga, un sitcom sans fin, une compilation d’instantanés, de petites réflexions, d’interviews.
Michèle Cotta n’a pas chercher à synthétiser, ni à analyser. Son livre est du bois brut, un cadeau fait aux futurs historiens de cette période. Ce sont les dessous des cartes qu’on nous expose : chacun « cherche son chat » dans un climat propice à la recomposition politique qui s’amorce avec le déclin du gaullisme. On y lit les attentes, les espoirs, les analyses parfois justes, parfois démenties par les faits des uns et des autres.
La force du livre, c’est que Cotta s’efface devant les faits : elle accumule méthodiquement un nombre incroyable d’anecdotes. Mais c’est du ras-la-moquette, du day-to-day sans recul, un monceau indigeste de faits et d’évènements. Sa faiblesse est donc que sa plus-value d’auteur reste mince. Même si c’est assumé par l’auteur, quelque part, on aurait aimé que Cotta commente cette époque, revienne sur ses compte-rendus et les décrypte, explique au lecteur la construction de ce livre, la fabrique secrète de l’Histoire. Se priver de la plus-value apportée par un grand journaliste et témoin de notre vie politique, c’est dommage.
Pour survivre, le lecteur a besoin d’une grille : il se crée ses héros, sans quoi le pensum devient fastidieux. Progressivement, donc, émergent trois personnalités dont la carrière structure cet entrelacé de destinées : Mitterrand, le patient couturier de la Gauche qui, telle Pénélope, reprend l’éternel travail de l’union de la Gauche après chaque mini-crise; Giscard, l’intellectuel brillant et fascinant qui, sitôt élu, devient un personnage ambigu et insatisfait. Et enfin, Chirac, l’énergique, chef par accident, poussé sur le devant de la scène autant par les maladresses de Giscard et les erreurs de Chaban que par le parrainage de Pompidou. On se croierait presque dans « First Among Equals » de J.Archer. Qui sera élu en 1981 ?
1977-2007 : leçons pour l’avenir
Que tirer de ces 900 pages écrites à la main de fourmi ? La sagesse sans doute, et le recul. A trente années de distance, on redécouvre une période où les godillots étaient moins nombreux, où LE sujet de la politique intérieure était l’URSS (et donc le communisme), où les classes populaires ne votaient pas forcément à gauche.
Le livre vaut surtout pour la compréhension des mécanismes qui ont « fait » l’histoire politique des années 60 et 70. Et puis aussi pour ces passages qui résonnent de manière particulièrement familière en notre époque d’omni-sarkozysme triomphant.
Michel Debré, par exemple est cité, en 1971, en page 312 : « Il faut savoir s’allier, il faut savoir s’associer. Le général de Gaulle l’a montré, pendant la guerre, lorsqu’il a fait l’ouverture jusqu’aux communistes. Quand il a créé le RPF plus tard, il n’a pas demandé à ceux qui venaient à lui quelles étaient leurs conceptions passées. » Les limites de l’ouverture ? « Il ne faut pas perdre son âme ou la raison de son combat. Il faut sauvegarder l’essentiel et tâcher de le réaliser. L’important n’est pas d’être dans la place, mais d’ouvrir les bras à ceux qui nous rejoignent sur l’essentiel. Là est l’habileté, mais aussi la nécessité ». Que rajouter de plus, sinon que Sarkozy à l’en croire serait le digne héritier de Mongénéral !
C’est ensuite, page 631, Xavier Goyou-Beauchamps qui nous décrit en 75 un Giscard très proche de Sarkozy de 2007, son amour de lui-même, des sondages, et de la transgression : « Giscard a confiance dans le jugement de l’opinion publique. En somme, la confiance de Giscard en l’opinion publique, on ne saurait mieux dire : c’est la confiance que Giscard a en lui. (…) Giscard a la certitude qu’il peut faire, lui, ce qui serait interdit aux autres : serrer la main des prisonniers, supprimer les cérémonies du 8 mai. Tout passe parce que c’est lui qui le fait, parce que c’est de lui que ça vient. Donc il a une préférence pour les relations directes avec l’opinion, il aime les émissions de télévision et se débrouille pour que ses arguments soient accessibles aux Français moyens. Il emploie un langage de bon sens, de sincérité, pas le langage habituel de la dialectique politicienne, et se préoccupe de son image, de celle que les gens se font de lui. Tout cela, basé sur un formidable optimisme. »
En 1976, le Giscard a évolué et ressemble au Sarkozy de 2008. Page 720, Cotta s’interroge : « La politique est une drôle de chose. J’essaie de me demander pourquoi, d’un coup, au bout de plusieurs mois, Giscard s’est dévalué. Après tout, quelles erreurs monstrueuses a-t-il commises ? La suppression du 8-Mai, La Marseillaise à un autre rythme, tout cela n’est pas capital, et pourtant cela débouche sur un échec aux cantonales (…) Pourtant, au moment où j’écris ces lignes, je comprends ce qu’on reproche à Giscard : de ne pas avoir été à l’essentiel. De s’occuper de l’accessoire et pas du principal (…) Pourquoi l’opinion publique se cristalliste-t-elle à un moment donné pour ou contre un homme politique ? Pourquoi les gadgets deviennent-ils brutalement insupportables à ceux-là mêmes qu’ils divertissaient quelques semaines avant ? «
La bonne réponse à cette question est peut-être celle de Giscard qui, en 1977, confie : « Dans un premier temps, les Français sont globalement favorables à la réforme. Dans un deuxième temps, au stade de l’étude de la réforme, ceux qui l’étudient sont par définition toujours pour, forcément. Vient le troisième stade, celui de la réforme : très rapidement se crée un consensus dans l’opinion publique pour n’en dénoncer que les aspects négatifs. A partir de là, toute réforme cohérente est démantelée en petits bouts ridicules. » Transmis à qui de droit !
Cahiers secrets de la Vème République, de Michèle Cotta, chez Fayard, 26 euros.
Appréciation subjective : */**
* = Déçu ** = Captivé *** = Emballé
Tags: , cahiers secrets de la Vème république, Michèle Cotta
Sujets: Banderille, Toréador critique littéraire et médiatique | 4 Comments »





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mars 28th, 2008 at 18:07
Tiens, j’avais pensé l’achetet et puis j’ai oublié… Je vais aller tout droit chez un libraire!
AU fait, moi j’aime bien quand l’auteur s’efface derrière le fait…
mars 28th, 2008 at 19:22
« Vient le troisième stade, celui de la réforme : très rapidement se crée un consensus dans l’opinion publique pour n’en dénoncer que les aspects négatifs. A partir de là, toute réforme cohérente est démantelée en petits bouts ridicules.”
Finalement, pour réussir les réformes, ne vaudrait-il pas mieux de ne pas discuter mais l’imposer tout simplement aux français ?
Comme le Chafoin, je préfère largement quand l’auteur s’efface, quand il ne tente pas d’influencer son lecteur. Je trouve cela plus sain.
mars 29th, 2008 at 7:43
Mais une * seulement, car comme tu le précises, il y manque vraiment une analyse critique de la période.
mars 29th, 2008 at 10:01
Disons que cela tombe entre le 1 étoile et le 2 étoiles. On ne peut pas reprocher à l’auteur de nous tromper sur la marchandise.