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Paso Doble n°65 : France, géopolitique du funambule
Par Toréador | avril 9, 2008
A las cinco de la tarde…
Un autre « Horizon »
Comment analyser le pas de deux de la diplomatie française ? A Londres, Nicolas Sarkozy était venu vanter les mérites de l’amitié avec nos collègues anglais (et à travers eux, évidemment l’Amérique*). Pourtant, au sommet de Bucarest, c’est avec l’Allemagne que la France s’est unie pour faire pièce à la volonté américaine d’intégrer dans l’OTAN l’Ukraine et la Georgie.
Mon ami Malakine, inspiré par les bons (ou mauvais ?) génies du souverainisme, a commis un article dans lequel il voit là l’émergence d’une Europe européenne, détachée des Etats-Unis, et adossée même peut-être à la Russie. Il prédit (voire se réjouit ?) même l’affaiblissement américain. Je crains hélas qu’il ne se trompe ou plutôt qu’il soit trop rapide dans ses analyses.
D’où ce billet qui se veut anaytique sur les défis de la géopolitique à la Française.
J’ai deux amours dans ma vie…
Tout d’abord, il faut replacer, je crois, la géopolitique française dans son contexte pluriséculaire. L’analyse ras-du-guidon induit souvent en erreur.
Schématiquement, la France a toujours eu deux axes de politique étrangère, qui correspondent à sa position en bout de péninsule européenne : 1/ Empêcher l’émergence d’un Empire européen sur le continent (les Hasbourg, la Prusse, le IIIème Reich…), ou bien dominer elle-même (Charlemagne, Louis XIV, Napoléon) 2/ Mener une politique maritime ouverte sur le monde. Il y a eu des aller-retour entre ces deux tendances. Généralement, lorsque la France dominait l’Europe, elle se désintéressait du monde (Ah, la Louisiane !) et vive-versa (le temps des colonies).
Aujourd’hui, ces deux axes, continental et maritime, ont trois incarnations modernes : Primo, la France s’est lancée dans l’aventure européenne, à rebours de sa politique continentale classique. Si elle a opérée ce choix, c’est parce que la division de l’Allemagne l’avait replacée au coeur de l’Europe et que cet Empire-là pouvait être d’essence française. La peur de l’URSS l’a également aidée.
Deuxio, la France a transformé sa politique maritime, autrefois coloniale, en politique d’exception française (les DOM-TOM, la Francophonie, l’Afrique). De ce point de vue-ci, c’est le balancement de la puissance américaine qui était le coeur de cible.
Tertio, elle a centré sa politique étrangère en mettant en avant sa présence permanente au Conseil de Sécurité. Un moyen de peser sur l’Allemagne en étant, avec le Royaume-Uni, le seul pays européen à parler d’égal à égal avec les Etats-Unis et l’URSS.
La géopolitique française se définit donc par rapport à trois pays : la Russie, l’Allemagne et les Etats-Unis (le Royaume-Uni étant conçu comme une annexe de ces derniers). Notre objectif a toujours été d’éviter qu’un des trois n’écrase notre indépendance politique. Chacun de nos outils permettait de contrôler une des puissances précitées, la bombe H étant notre ceinture de sécurité.
Géopolitique du triangle
Aujourd’hui, le mur de Berlin étant tombé, la France a dû réviser sa position pour faire face à un certain nombre de défis :
1/ La réunification de l’Allemagne – tant redoutée par Mitterrand – et l’élargissement à l’Est ont déplacé le coeur de l’Empire Européen. Celui-ci a son épicentre à Berlin et parle anglais. Aussi, la France, pour conserver intact l’outil européen comme vecteur de sa proppre puissance, a renoué avec sa vieille tradition de balancement de la puissance dominante, en faisant valoir ses atouts pour rééquilibrer l’Europe. L’Europe, originellement pensée comme contrepoids à l’URSS, change de nature dans la mesure où un rapprochement Allemagne-Russie marginalise les intérêts français (les deux puissances y ont un intérêt, notamment à cause de la dépendance énergétique germanique). A l’Europe Danubienne et Scandinave, la France oppose donc ses cartes atlantique et méditerranéenne. Evidemment, tout ceci n’est pas sans susciter des réticences en Allemagne qui n’a pas du tout le tropisme méditerranéen et que l’élargissement à l’Est a rapproché de la Russie.
2/ En termes de politique mondiale, les huit années de néo-conservatisme de G.bush ont affaibli l’ONU et le CSNU. La France cherche donc un moyen de préserver cet outil d’influence, d’où sa grande tolérance sur le sujet de l’ouverture du CSNU à d’autres pays, et notamment l’Allemagne. La France cherche à esquiver une réforme du Conseil où elle perdrait son siège au profit de l’Union européenne, ce qui ferait de facto le jeu de l’Allemagne. Par conséquent, nous préférons la solution de second rang en termes d’optimalité.
3/ Sur la politique d’exception française, nous enregistrons des défaites lentes mais certaines avec la réduction de notre influence en Afrique et l’essor de l’anglais comme seule langue internationale. Notre pensée stratégique semble sur ce point totalement dans les choux.
Expliquer la position actuelle de la France sur l’OTAN
On le voit, la priorité actuelle de notre pays serait structurellement de contre-balancer l’Allemagne tout en trouvant un moyen de contrôler les Etats-Unis et d’équilibrer la Russie (empêcher un axe Russo-Allemand).
Le choix de réintégrer l’OTAN est à classer dans les outils qui justement permettent de peser sur les décisions américaines (nous avons d’ailleurs si bien embêtés les américains depuis notre semi-réintégration, notamment au Kosovo en 99, que les Etats-Unis en Afghanistan ou en Irak n’ont pas voulu recourir à l’organisation de l’atlantique nord). Celui de raviver l’entente cordiale est clairement un balancement de l’Allemagne. Idem pour le projet d’Union de la Méditerranée.
Voilà pourquoi je pense que Malakine a tort. Actuellement, ce que la France cherche à mon sens à éviter, c’est que l’Allemagne ne prenne trop d’importance en Europe. L’affaiblissement américain n’est pas structurel mais conjoncturel : Georges Bush est un « lame duck », un canard boiteux dans le jargon américain. Il quitte son fauteuil dans 6 mois. Il est démonétisé.
Il y a aussi un message structurel dans le refus franco-allemand de Bucarest, qui anticipe les évolutions à venir des rapports de force. Premièrement, le National Missil Defense américain qui sera installé en Tchéquie et en Pologne va révolutionner la donne stratégique en dotant l’Amérique d’un bouclier nucléaire. L’Europe qui émerge est donc prise en étau : rester allié en refusant le bouclier, c’est risquer de payer un jour pour les Etats-Unis si une puissance malveillante voulait la toucher en son ventre mou; se placer sous le bouclier américain, c’est au contraire abandonner toute indépendance militaire. La France garde donc en tête que l’Empire américain sera, dans dix ans, considérablement renforcé et agit dès à présent pour ne pas trop provoquer et affaiblir la Russie.
Equilibre, équilibre : tout est équilibre. La France, un funambule sur une hypothénuse.
* Preuve en est le clin d’oeil à Jackie Kennedy via l’épouse du chef de l’Etat.
Tags: Affaires-internationales, Afrique, Allemagne, bouclier anti-missiles, Conseil de sécurité des Nations Unies, Etats-Unis, France, Francophonie, Nations Unies, ONU, OTAN, Russie, Union européenne, URSSSujets: Paso Doble | 10 Comments »





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avril 9th, 2008 at 18:13
Malakine pourrait avoir tort ?
Là Toréador, tu me la bailles belle !
Bon il est vrai que Malakine une petite manie, qui est de prendre les idées pour argent comptant, mais certainement pas plus que la majorité des intellectuels !
Malakine à une forte propension à croire à l’importance des « pourquoi », alors que pour tout véritable entrepreneur, ce sont les « comment » qui sont primordiaux… Mais quel pourcentage d’intellectuels comprennent vraiment cela ?
Dans le domaine des « POURQUOI », Malakine est un des esprits les plus nets du net.
Je n’ai pas vraiment d’avis sur la politique étrangère et sur le bien fondé de pencher vers la Russie plus que vers les USA.
J’aurais tendance à croire Hubert Védrine sur ce sujet… Plus que Malakine ou Toréador (lol).
Selon ce qui peut arriver aux USA (McCain ou Obama ou Rodham-Clinton ou l’improbable Gore???).
Selon ce qui peut arriver en Russie avec le successeur-caniche de Poutine.
Selon la géo-politique de toute la région (et jusqu’a l’Iran).
Malakine et Toreador peuvent l’un ou l’autre avoir tort où raison.
Malakine et Toreador peuvent tomber dans le pronostique-loterie sans le moindre intérêt autre que de l‘astiquage de neurones.
Par contre pour ce qui est du souverainisme, on voit bien quand on voyage en Europe, que les nations sont toujours là, et que seule l’illusion du billet de banque commun et la pensée unique médiatique hexagonale peut faire croire aux purs esprits que nous sommes plus Européens que Français.
75% des Anglais disent que la perfide Albion N’EST PAS DANS L’EUROPE.
Il me semble que le moindre séisme politique ou économique Européen pourrait faire disparaître une union technocratique qui n’est que commerciale et l’on sait bien que la cupidité n’a pas besoin d’union… La religion de veau d’or est un ciment puissant, qui se suffit à lui même.
avril 9th, 2008 at 18:42
La géopolitique est intemporelle, Gilbert, parce que, quel que soit le candidat élu en 2008, la France restera un pays avec 5 fleuves, 7 voisins, et un grand littoral.
avril 10th, 2008 at 17:24
Belle digression !
avril 11th, 2008 at 15:05
A lire http://www.dedefensa.org, les USA me semble plus touchés que vous ne semblez le croire. Si on donne crédit à leurs analyses, le « parapluie » américain est très virtuel et l’Irak a montré que le « roi est nu ». A part faire exploser la planète, ils ne leur restent plus beaucoup de solution pérennes à long terme.
Maintenant, quelles sont les volontés des protagonistes non occidentaux , Russie, Inde, Chine, Iran, Pakistan, pays arabes ? Là repose notre futur. Une action forte au niveau européen peut faire emmergé un nouvel acteur géopolitique.
avril 11th, 2008 at 15:33
Effectivement, les Etats-Unis doutent en ce moment de leur puissance. Le parapluie ne marchera pas contre des attaques massives. Quant à l’Irak, je vous ferai la réponse de Mao à qui l’on demandait quel était l’impact de la révolution Française « Il est encore trop tôt pour le dire »…
avril 12th, 2008 at 7:57
Le cours d’histoire de la géopolitique française est intéressant mais un peu (beaucoup) hors sujet, surtout que tu as du mal à l’articuler avec ta conclusion, ce qui est un peu logique vu que la thèse que tu défends est des plus floue.
En résumé, la France s’est mis avec l’allemagne pour dire non à l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie pour … éviter que l’allemagne prenne trop d’importance en Europe. Ouais, ouais, ouais …
Et deuxièmement parce la France pense que dans 10 ans les Etats Unis seront forts et c’est pour cela qu’elle ne veut pas fâcher … la Russie !
Mon dieu, quelle pensée puissante et limpide !
Dis, Toréador, la prochaine fois que tu me convoque dans un de tes articles assure toi avant d’avoir bien compris ce que j’ai dit et d’avoir vraiment quelque chose à répondre. Merci
avril 12th, 2008 at 12:22
Tu demandes comment analyser. Je vais te dire un truc. Historiquement parlant, c’est exactement le balancement géopolitique de la France, et elle ne peut pas y échapper. Charlemagne organise un empire dont le centre est, OK, Aix la Chapelle mais c’est anecdotique, disons, comme pour Clovis, la zone Nord Est de la France, car obligation de contrôler le route du sud (sillon rhodanien), celle de l’ouest (Seine Bassin parisien)l’Est (rhin et au delà), et mer du Nord (au Nord, donc). Les confins est et sud de l’Europe ne jouent pas un rôle moteur dans la politique européenne. Si tu contrôles la France et l’Allemagne, tu contrôles l’Europe continentale, et le reste, cahin caha, suit. (sauf si des traîtres viennent contrôler la Méditerranée)
Mais l’Angleterre pose problème (c’est eux les traîtres) : extérieure à ce système, elle essaie de prendre le contrôle de tout ce qu’elle peut, soit en France, soit (pire) à l’extérieur de le France ou de l’Europe (pire que tout). Le contrôle des mers lui donne une présence tentaculaire dans le monde.Impossible de négliger cette puissance (pauvre petite France). La France (mais heureusement, la France est super forte) doit donc à la fois surveiller (et caresser, et menacer, tout en dosant) la puissance anglaise, tentaculaire et protéiforme, en essayant de la battre (c’est impossible, mais on peut la coincer) sur son propre terrain (le monde entier, d’où toutes ces bases maritimes françaises un peu partout pour la France, ces cailloux très importants sur le plan géopolitique) et la lourde masse allemande, qui tend au contrôle de l’Europe intérieure, malaisé à réaliser pour la France. la France est coincée entre les deux, c’est inéluctable. Elle est aussi obligée, pour se donner du poids, de contrôler le sud, soit le sud de la méditerranée, voire l’afrique, pour se donner plus de poids face à ces poids lourds.
Mais la France ne peut JAMAIS s’allier à l’un définitivement, car dans une telle alliance elle deviendrait la subordonnée de l’un ou de l’autre. Quand la conjoncture est favorable, elle peut même écraser les deux (Charlemagne, enfin il est un peu allemand, ça compte à moitié – Philippe Auguste – Louis XIV – Napoléon ). ça fait un bon 200 ans que la conjoncture n’est pas favorable. Donc, elle est condamné au balancement. ça manque d’élégance, mais pas d’efficacité. (De Gaulle vs Otan et pro europe)Cocorico, que diable !!! (Quand on se place sur un plan lointain, on voit moins les détails, et c’est plus plaisant à l’intellect, je trouve ; quand on se rapproche et qu’on regarde les hommes politiques de près… brr. Bravo pour la vigilance sarkozienne)
avril 12th, 2008 at 14:07
@ Malakine. Visiblement tu as mal compis ce que j’ai écrit. Il est vrai que ton article est très simplificateur et complètement à contre-emploi (Les Etats-Unis s’affaiblissent, la France l’a compris, et du coup fait bloc avec l’Allemagne).
La France s’est mise avec l’Allemagne pour balancer les Etats-Unis ET la Russie. La France est allée au R.U pour balancer l’Allemagne ET la Russie. La France poursuit toujours la même politique : balancer les 3 pays que sont les Etats-Unis, la russie et l’Allemagne.
Sauf que Sarko est surtout guidé par son rêve Kennediste.
@ Illiers. c’est exactement ceci. Sauf que la politique Française n’est pas seulement réactive : nous avons des intérêts mondiaux.
avril 15th, 2008 at 12:12
En matière de géo-stratégie, il est certain que la vision historique est éclairante. Parce que la géographie et l’histoire pèsent et déterminent et révèlent et rappellent .
Ceci dit il est difficile de connaître les arrière pensées d’une stratégie , qui parfois est elle-même à tiroir. Sans compter que parfois le hasard de la petite histoire va favoriser ou ruiner tel ou tel calcul savant. D’autres fois c’est le temps lui même qui rend vainqueur, 50 ans plus tard, une option improbable.
Quand on regarde l’histoire de la France , on est étonné de voir qu’à certains moments elle était proche de la disparition totale et qu’à d’autres elle avait une puissance et un rayonnement qui nous laisse pantois aujourd’hui.
Il est des époques où notre vigueur venait de notre force militaire ou bien de notre richesse économique. Mais souvent c’est notre diplomatie, notre ruse juridique, notre opiniâtreté, notre sens des alliances , notre exploitation des positions acquises, qui nous ont permis de subsister ou d’avancer.
Actuellement la France a fait des choix internes de facilité qui condamnent peu à peu son rayonnement économique. Elle est donc condamnée dans ses manœuvres géo-politiciennes, à n’utiliser que sa modeste et petite puissance militaire et d’intéressantes (mais contestées) positions dans les institutions internationales. (Merci grand Charles!).
Bref, pour l’instant on est condamné à n’être qu’ habile.
La carte atlantique dont Toréador et Malakine parlent est incertaine mais probablement jouable .
Mais il en est une autre qui me parait formidable c’est celle de la méditerranée et de la Françafrique.
Là, notre ouverture naturelle aux autres cultures, notre rayonnement intellectuel (ou ce qu’il en reste) , jointes à l’immigration constante (C’est le versant positif) dont nous sommes l’objet, peuvent nous permettre de tisser de liens affectifs, linguistiques et d’intérêts … qui autoriserons le « funambule » que nous sommes, à tenter quelques acrobaties géo-stratégiques réussies.
avril 15th, 2008 at 12:14
Et bravo à lil pour son rebond!