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    Paso Doble n°86 : Un brave ogre des bois, natif de Moscovie…

    Par Toréador | septembre 5, 2008

    A las cinco de la manana…

    Un brave ogre des bois, natif de Moscovie, était fort amoureux d’une fée/
    Et l’envie d’épouser cette Dame s’accrut, au point de rendre fou ce pauvre coeur tout brut »
    (Victor Hugo, Bon Conseil aux amants)

    L’ogre se mit alors à croquer le marmot.
    C’est très simple. Pourtant c’est aller un peu vite,
    Même lorsqu’on est ogre et qu’on est moscovite,
    Que de gober ainsi les mioches du prochain.

    Les analyses sur le conflit Ossète ne me satisfont pas, car si je comprends bien, en quelques quinze jours, ce petit bout de terre d’Eurasie s’est transformé en un avant-poste de la liberté, le balcon de l’Occident sur les vastes terres barbares, le premier domino de la IIIème Guerre mondiale.

    Rien que cela ! Il est difficile d’endiguer le flot de bonnes paroles. C’est à qui se lamentera le plus vocalement sur le retour de la Guerre froide, qui fustigera avec le plus de sévérité l’intransigeance russe, ou encore médira le plus métaphoriquement sur l’impérialisme soviétique renaissant.

    En réalité, il faut savoir reconnaître que notre petite lorgnette a ses défauts . Si les perspectives françaises sur cette crise sont à mon sens faussées, c’est parce que pour commencer, nous avons un biais systématiquement favorable envers la paix : depuis Briand, nous croyons à tort que toute puissance pacifique est nécessairement bonne. Kissinger, lui, prétendait que l’objectif d’un homme d’Etat ne devait pas être la paix, mais l’équilibre.

    Notre coté droit de l’hommiste nous joue également des tours, car nous avons toujours tendance à accorder plus de crédit au faible, au petit, qu’au fort, au gros. Enfin, nous raisonnons sur des schémas dépassés. Il est évidemment stupide de comparer la situation avec celle de la Guerre Froide. La Russie actuelle n’a pas du tout la même grille idéologique.

    « Dès qu’on aime une belle, on s’observe, on se scrute ;
    On met le naturel de côté ; bête brute,
    On se fait ange ; on est le nain Micromégas ;
    Surtout on ne fait point chez elle de dégâts ;
     »

    En réalité, dans cette affaire, c’est l’Occident qui a tort, car il a lui même semé les germes de sa propre turpitude. Comme le rappelle justement Chafouin, lorsqu’il s’agissait d’albanophones, les occidentaux, Etats-Unis en tête, ont estimé que le Kosovo pouvait devenir indépendant, au mépris du droit international. Car ce dernier qui reconnaît le droit à la décolonisation, interdit heureusement les sécessionnismes dans des Etats déjà constitués. J’écris « heureusement » car sans cela, pas un Etat africain ne serait viable (le Nigeria, à lui seul, rassemble 500 ethnies) et l’Europe elle-même aurait du souci à se faire (les Catalans, les Corses, les Bretons, les Basques, la Padanie, et j’en passe).

    La Russie vient de nous renvoyer en boomerang nos propres approximations juridiques.

    Deuxièmement, nous avons lieu de nous demander, nous Européens, pourquoi nous sommes en première ligne d’un affrontement qui touche plus aux frontières de l’Occident que de l’Europe proprement dite. Car, concernant la Georgie, il s’agit bien du problème de l’extension de l’OTAN – et non de l’UE – aux portes de la Russie. Or, qui a voulu cette extension ? Les Etats-Unis.

    Etait-elle motivée ? Certainement pas : si véritablement les Occidentaux considéraient la Guerre Froide comme morte et enterrée, pourquoi garder l’OTAN ? Rappelons que, créée en 1949, l’OTAN était une alliance défensive tournée vers l’URSS. Avec la suppression du Pacte de Versovie, l’OTAN est devenue sans objet.

    A l’inverse, on peut comprendre la peur de la Russie : non seulement les Occidentaux ont profité de la double décennie 1988-2008 pour renforcer une organisation noitoirement anti-russe, non seulement les Etats-Unis ont souhaité l’implanter aux portes mêmes de la Russie, mais en plus ils se sont débrouillés pour la rendre un peu plus puissante en la dotant d’un bouclier anti-missiles capable de briser l’équilibre de la terreur. Si vous ajoutez à cela l’innovation juridique des Occidentaux, prêts à raboter le Droit international quand ça les arrange, et les provocations géorgiennes, cela fait beaucoup.

    La Russie a raison de montrer les crocs : elle sent bien qu’on cherche à la cerner, à l’encercler, à la maîtriser. Les minoritès Ossètes de Georgie sont russophones et demandent à être réunies avec leurs frères Ossètes : pourquoi la Russie ne les soutiendrait-elle pas ? Pensez-vous que la France aurait pu rester impassible si l’Alsace-Lorraine, occupée par l’Allemagne entre 1870 et 1914, avait subi des opérations de « police » violentes de la part du IIème Reich ? Alors imaginons maintenant que ce ne soit pas l’Allemagne mais le Luxembourg qui se permette de chercher noise à des Français hors les frontières, et on comprendra alors mieux la réaction russe !

    « Que l’exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;
    Adorez votre belle, et soyez plein d’astuce ;
    N’allez pas lui manger, comme cet ogre russe,
    Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien. »

    En termes stratégiques, la Russie ne fait que renouer avec sa recherche d’espace de profondeur stratégique. La partie qui se joue entre Etats-Unis et Russie, au travers du sujet de l’OTAN, ne devrait certainement pas faire de l’Europe un terrain de jeu. Nous avons, nous Européens, une première responsabilité : nous n’avons pas su opposer à Washington une ligne politique qui servirait nos intérêts. Aujourd’hui, la Georgie est en train de devenir notre problème alors que nous devrions avoir retenu pour leçon des précédents conflits une chose : s’en tenir à l’écart est la meilleure manière d’en ressortir plus forts.

    Quant à la Russie, elle vient de tester ses alliances et s’apercevoir qu’elles sont très distendues. L’Organisation de Coopération de Shangai (OSC), qui se veut un acteur émergent face à l’OTAN et réunit Russie et Chine, est restée en retrait.

    Au final, ce n’est pas 1947 que nous revivons là, mais bien le scénario pré-première guerre mondiale, lorsque de crise en crise, les deux grands blocs – Triple Entente et Triple Alliance – se figèrent. La cause, on le sait, fut le désir de la Prusse de se saisir, à partir de 1890, de la suprématie mondiale, et non pas de jouer un rôle d’arbitre du système.

    Ce qu’il nous faut éviter à présent, c’est la rigidification du système international en deux blocs ayant des intérêts communs et convergents, de Taïwan à l’Ukraine, en passant par le Cachemire ou l’Iran. Si la Chine et la Russie, et d’autres, ont l’impression qu’elles ont un souci en commun – les Etats-Unis – l’OTAN a du souci à se faire.

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    Sujets: Paso Doble | 8 Comments »

    8 réponses “Paso Doble n°86 : Un brave ogre des bois, natif de Moscovie…”

    1. Blanc Cassis Says:
      septembre 5th, 2008 at 6:11

      La Russie qui a du gaz et du pétrole veut démontrer, à l’Europe et à son peuple, sa puissance retrouvée.
      La Chine n’a pas suivi la Russie car ne risque t-elle pas, demain, de lorgner sur la Sibérie, son espace et ses richesses, sans parler de sa population dont les ethnies sont plus proches de celles des Han que des Russes blancs ?

      On peut s’interroger sur le devenir du projet de Défense européenne qui permettrait de se distinguer de l’OTAN et de la politique US ?

      Le reportage sur la Géorgie, hier soir, dans l’émission « envoyé spécial », a prouvé la pauvreté de cette région et de ses populations, que les milices Ossètes étaient composées de soudards mafieux à la solde de Poutine et que l’armée russe qui venait de Tchétchénie ne donnait pas une belle image de discipline et d’organisation.

    2. Blanc Cassis Says:
      septembre 5th, 2008 at 6:25

      Pour info

      http://www.caucaz.com/home/

    3. Falconhill Says:
      septembre 5th, 2008 at 9:49

      Oh, ça faisait longtemps.

      Vision originale que tu présentes, pertinente aussi. Rien à rajouter, je connais trop peu cette situation… (et comprends pas grand chose non plus, soupir…)

      Bonne fin de semaine.

    4. Ozenfant Says:
      septembre 5th, 2008 at 10:42

      « Le reportage sur la Géorgie, hier soir, dans l’émission “envoyé spécial”, a prouvé… »

      On entend de ces trucs, sur la blaugausphairre !

      La dernière fois qu’un reportage à prouvé quelque chose (dit-on), c’est à l’occasion de la demo du Christ qui marchait sur les pierres cachées dans l’eau… Et qu’est-ce que ça a prouvé (à part la naïveté des gogos) ?

      Bizarre comme les crédules éprouvent, sans honte, le besoin viscéral permanent de se dénoncer !
      A bin, suis-je bête, c’est par naïveté, bien sûr !

    5. Toreador Says:
      septembre 5th, 2008 at 11:24

      Il est certain que l’Ossétie du sud est aujourd’hui aux mains des mafieux. Mais c’est le cas du Kosovo comme de la Géorgie !

    6. Blanc Cassis Says:
      septembre 5th, 2008 at 11:46

      @ Ozenfant

      Le gogo a vu de pauvres femmes et de pauvres hères……
      Le gogo a vu des miliciens qui avaient des comportements de mafieux…
      Le gogo a vu des soldats russes dans un drôle d’accoutrement avec de vieux chars…

      Le gogo a donc vu un film tourné à Hollywood pour discréditer Poutine et les Ossètes…….
      Le gogo est certainement un admirateur stupidement bushien, donc un NéoCon

    7. Oppossum Says:
      septembre 6th, 2008 at 2:24

      Oui, la Russie a bien joué ce coup là. Car derrière le plaisir de cette démonstration de force (un peu au bluff quand même), il y a une argumentation logiquo-juridique assez cohérente qu’elle peut opposer au monde occidental.
      D’ailleurs nos ‘sanctions’ se terminent un peu en eau-de-boudin.

      Bref, on peut les ‘comprendre’.

      Mais cela ne rend pas ce régime qui cumule ultra-libéralisme, autoritarisme et brutalité, plus sympathique.

      De plus à long terme, je ne vois pas trop où pourrait mener cette nouvelle façon de régler les limites de sa zone d’influence. La politique du tank n’a pas d’avenir. Sans parler des craintes à son égard, des réserves et des doutes qu’elle va renforcer ou susciter.

      C’est probablement un acte un peu symbolique. Mais il pourrait être le signe , en tout cas, que la Russie entend changer quelque chose et qu’elle est prête à y mettre une certaine brutalité.

      Oui l’Otan a perdu sa fonction historique de lutte contre le communisme, mais s’en est (re)trouvé une autre consistant , pour ses membres, ou son membre principal, à étendre leur zone d’influence.
      L’Europe n’a jamais réellement cherché à s’opposer à l’intrumentalisation de l’Otan par les USA, puisqu’en fin de compte elle en tire -à peu de frais- peu à peu les marrons du feu, en faisant méthodiquement tomber dans son giron les anciens satellites de la Russie communiste.

    8. Toréador Says:
      septembre 6th, 2008 at 11:04

      Cher oppossum, je ne suis pas d’accord avec ton analyse qui, à mon sens, est naïve.
      Premièrement, je te recommande la lecture du livre « Legacy of ashes : the story of CIA ». Et tu verras que les Etats-Unis pourraient tout à fait correspondre à ta définition de régime cumulant ultra-libéralisme, autoritarisme et brutalité. En relations extérieures, cela s’entend.

      Deuxièmement, lorsque tu écris que la politique du tank n’a pas d’avenir, c’est un postulat. Le postulat que la mondialisation rend peut-être la guerre et l’épreuve de force vaines. J’en doute.

      Enfin, je récuse l’analyse de l’Europe tirant les marrons du feu. Nous sommes sur ce point totalement assujettis aux intérêts américains, qui sont de circonscrire la Russie. A mon avis, ce n’est pas NOTRE intérêt. L’Europe a tiré des avantages de l’OTAN, mais pas sur ce point. Et aujourd’hui (et ce, contrairement au temps de la guerre froide), être membre de l’OTAN présente plus de risque pour notre sécurité (je parle de la France) qu’avoir notre propre politique en dehors.