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(Paso) Olé n°136 : L’assassin chaussait du 43
Par Toréador | décembre 15, 2008
Agressions
La mésaventure de Georges Bush en Irak – le président américain a été victime d’une agression réalisée à l’aide de deux tirs de chaussures mal ajustés au cri de « C’est le baiser d’adieu, chien » – m’a rappelé l’agression dont avait été victime Nicolas Sarkozy au Salon de l’Agriculture.

Entre veaux et cochons, le président français n’avait pas eu l’humour de Bush (lequel a eu pour tout commentaire : « Tout ce que je peux dire, c’est que c’était une pointure 43″ ) et avait répliqué sur un ton très familier – le fameux « Casse toi, pov’con« .
On avait alors beaucoup glosé, discuté, et critiqué sa réaction. Un Chef de l’Etat peut-il descendre au niveau du caniveau, sans pour autant automatiquement donner raison à ce lanceur de chaussures qui filait des métaphores canines ?
Il est temps de relancer poétiquement le débat. Ô soulier, suspend ton vol ! Car, si le pipi du teckel n’atteint pas le haut du lampadaire, deux leçons mi-ironiques, mi-sérieuses, peuvent quand même être tirées de ces histoires parallèles.
Digressions
Une première leçon porte sur la chaussure comme instrument de symbolique politique. Tout commence avec les Evangiles et Marc 6:11 qui montre que la chaussure a son importance : « Et si, dans une ville, on ne veut ni vous recevoir ni vous écouter, partez de là en secouant la poussière de vos sandales : cela constituera un témoignage contre eux. » aurait dit Jésus Christ. La résistance politique était née.
Depuis lors, la chaussure n’a jamais cessé d’être un symbole. Avant la chute du mur, c’est en RDA que les citoyens est-allemands « votaient avec leurs pieds » en quittant nuitamment le territoire pour rejoindre l’Ouest. Cela s’est poursuivi avec d’autres types de luttes, comme les pyramides de chaussures pour interpeller l’opinion publique sur la question des mines anti-personnel.
La chaussure a même eu son quart d’heure de gloire. Je repense à Nikita Khrouchtchev qui, en octobre 1960, s’était déchaussé à la tribune de l’ONU. Le représentant philippin, Lorenzo Sumulong, était à la tribune. Il évoquait « les peuples de l’Europe orientale qui ont été avalés, si on peut dire, par l’Union soviétique ». Khrouchtchev avait explosé de colère. Il s’était levé, s’était époumoné, puis avait réclamé la parole. Et comme le président de séance ne la lui avait pas accordée, il s’était baissé, avait ôté sa chaussure et tapé avec sur son pupitre, à coups redoublés.
À la vénérable assemblée, on n’avait jamais vu ça. Avait-il agi dans un accès de colère ? Avait-il prémédité son geste ? S’était-il souvenu de ces contestataires du tsar qui, en 1905, au Parlement russe, s’étaient déchaussés et, utilisant leurs godillots, avaient martelé les tables qui se trouvaient devant eux en signe de protestation ? On ne le saura jamais. Mais l’image de la scène fit le tour du monde. Par son geste, Khrouchtchev entra dans l’Histoire.
Enlever sa chaussure dans le monde Occidental était donc une transgression des codes de bienséance, et par là même un signe politique fort. On n’en est plus là, à l’heure où l’on peut travailler en jean troué avec des piercings dans les narines.
D’ailleurs, autant vous dire qu’hier, la chaussure a connu un spectaculaire effondrement de son aura politique. Déjà, on ne parlait plus d’elle que pour ses talonnettes, ou de son utilisation par les terroristes dans les avions pour dissimuler des lames. Désormais, c’est officiel : la chaussure n’est plus un acte de révolte, elle est devenue un simple projectile, comme une pierre, une tomate, ou un oeuf. Elle n’est pas un message en elle-même mais simplement un support de violence. C’est un acte de décès. Snif.
Transgression
Pour autant, on peut y voir aussi un signe des temps qui changent – et ce sera ma deuxième digression. Finalement, ces deux agressions sont somme toutes très molles, puisqu’il n’y a pas mort d’homme. Au début du siècle, lorsque l’on contestait la politique d’un homme d »Etat, on l’assassinait. Abraham Lincoln, Sadi Carnot, Louis Barthou, l’archiduc François-Ferdinand, et même peut-être JFK en témoignent. Il y a même pas si longtemps, on tirait sur Reagan et Jean-Paul II.
Aujourd’hui, notre société s’est civilisée : on insulte, on invective, on humilie. On entarte. On brocarde. On guignolise. C’est sans doute moins nocif, et il faut s’en féliciter. Pourtant, n’allons pas trop vite : on s’attaque aussi à la personne en franchissant fondamentalement la barrière du respect que l’onction du suffrage universel devrait susciter.
Curieusement, peut-être, et au risque de choquer, je l’affirme : on respecte moins aujourd’hui nos hommes d’Etat qu’il y a un siècle. Utiliser un fusil contre un chef, quelque part, c’était considérer qu’il fallait définitivement le retirer de la circulation, qu’on pouvait changer le monde en l’éliminant. C’était un geste politique. Peut-être que nous sommes devenus désormais trop déçus par la politique pour espérer qu’un meurtre changerait quoique ce soit. Alors on insulte, comme on ferait au théâtre à l’égard d’un mauvais acteur. On le bombarde de projectiles.
L’horizontalisation de la vie politique démolit la barrière de la démocratie représentative entre le public et la scène. La foule envahit le théâtre. Le geste d’hier n’est donc pas exempt de sens, car s’il marque la dégradation de la chaussure comme acte politique, il représente surtout l’affaiblissement du pouvoir qui lui est corrélé. Oui, dans le monde nouveau, Homme politique et chaussure ont perdu beaucoup en prestige, mais surtout le premier : le politicien « pied-nickelé » est dans ses petits souliers.
A moins qu’on ait rien trouvé de mieux pour protester contre des politiciens bêtes comme leurs pieds…
Tags: Georges Bush, Nicolas-Sarkozy, Pied, soulierSujets: Olé | 7 Comments »





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décembre 16th, 2008 at 17:28
Je suis déçu ! J’adore ce billet et personne n’a commenté !
décembre 16th, 2008 at 18:53
Si, moi !
Sur la seconde partie de l’article, Bush correspond à cette image plus « terre-à-terre » que tu décris : il a été élu et réélu grâce à sa bonhomie, qui inspirait de la sympathie dans l’opinion. Ses « bushisms » l’ont donc plus servi que desservi. Mais jamais il ne s’est abaissé au niveau de son adversaire, car il a de l’humour, le père George !
Comme Chirac en son temps (« le cul des vaches ») !
Le fait que Sarkozy n’ait pas d’humour et manque de repartie explique peut-être pourquoi il est l’homme le plus caricaturé de la presse mondiale !
décembre 17th, 2008 at 1:11
Ah merci Killcow !
Bush, lors de sa campagne de 2000, avait joué le politicien « comme vous et moi » : ancien alcoolique, pas super brillant, born again. C’était le républicain moyen. Sarkozy a fait la même chose, avec son coté : moi je suis pas un bourgeois.
décembre 17th, 2008 at 11:57
Il chaussait du 43 ?
Faut vérifier ses sources, mon gars
)) !
Les US ne sont le seul pays au monde à utiliser un système de pointure différents du notre. Donc, à moins que Bush sache convertir à la volé les pointures irakiennes en tailles US …
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pointures_et_tailles_en_habillement#Chaussures
Sinon pas vraiment d’accord avec la thèse avancée selon laquelle on ne respecterait plus rien de nos jours … parce qu’avant les dirigeants pouvaient aussi être chahutés en public … sauf que la médiatisation limitée à l’époque rendaient ces actes héroiques beaucoup moins spectaculaires parce que confidentiels et pas assez médiatisés.
Maintenant, il y a dailymotion et même wikipédia qui permet de remettre en place publiquement tout blogueur (aussi talentueux soit-il) avec une simple histoire de taille sans nécessairement être une pointure …
décembre 17th, 2008 at 12:07
Non je pense que quelqu’un a converti la phrase de Bush !
Tu penses à quoi concernant le chahut des dirigeants ? tu as une anecdote ?
décembre 17th, 2008 at 22:04
Je ne pense pas à un épisode particulier encore qu’en cherchant, on en trouverait assez pour meubler. Tiens je me souviens d’un Chirac chahuté il y a quelques années à Amiens et les médias avaient réussi à minimiser l’épisode.
Mais ce qui m’interesse c’est aussi ce que tu penses de cette facilité de diffusion de l’info qui donne de l’écho à des épisodes qui passaient autrefois inaperçus.
Le « Casse toi pauv’ con » qui a fait le tour France à une vitesse grand V, n’aurait certainement été connu que de ceux qui auraient assisté à la scène au salon de l’agriculture, sans ce web 2.0 qui démultiplie les faits et impose aux médias de courir derrière l’info et non plus de la faire comme avant …
décembre 17th, 2008 at 23:53
Ca c’est vrai Farid. Voilà qui abolit la distance !