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    Paso Doble n°147 : Iran, chacun cherche son Shah

    Par Toréador | juin 21, 2009

    A las cinco de la tarde…

    Le Printemps de Téhéran

    La répression iranienne a débuté. Comme vous le savez, je me suis montré depuis le début très sceptique sur la pertinence de la révolte des partisans de Musavi et sur la couverture médiatique très favorable de l’événement. Premièrement, en effet, je ne dispose d’aucune information permettant d’affirmer avec certitude qu’Ahmadinejad est arrivé troisième de l’élection présidentielle. Imaginons que ce soit faux : vu d’Iran, l’attitude des médias occidentaux devrait conforter le pouvoir islamique que l’Europe et les Etats-Unis ne veulent pas d’un véritable dialogue avec Téhéran, voire soutiennent en sous-main les opposants au régime.

    Deuxièmement, j’ai toujours craint que cette rébellion ne soit totalement contre-productive et ne déclenche un bain de sang qui, comme en Chine, retarderait de vingt ans l’évolution politique du pays. Israël laissera-t-il vingt ans à l’Iran ?

    La crise du régime analysée au crible weberien

    Désormais, le bras de fer est enclenché. Nous sommes passés d’une crise de régime à une crise DU régime. A partir du moment où l’ayatollah Khamenei a pris fait et cause pour Ahmadinejad, il s’est privé du rôle d’arbitre et de recours possible. D’ailleurs, le message des manifestants a changé : alors qu’au départ, la révolte était dirigée contre Mahmoud Ahmadinejad, et non la nature islamique du Régime, désormais la rue critique l’Ayatollah et reprend les slogans de 1979.

    Car c’est une véritable refondation de la République Islamique d’Iran qui s’est engagée spontanément. Si je me réfère à la célèbre classification de Max Weber, qui répartit les autorités en trois types (charismatique, traditionnel et légal), l’Iran présente la particularité de cumuler les trois. Comme au Vatican, la légitimité est à la fois traditionnelle (l’autorité religieuse héritée de Dieu) et légale (recours à une élection) sauf qu’en Iran les deux processus s’additionnent et ne se confondent pas tout à fait : l’Ayatollah n’est pas élu véritablement par le peuple, c’est le Président qui l’est. La légitimité traditionnelle l’emporte sur la légitimité légale. L’Ayatollah est élu par l’assemblée des experts, eux mêmes élus par le peuple mais le Conseil des Gardiens filtre les candidatures qui de toutes manières ne peuvent venir que du Clergé. La légitimité charismatique est elle aussi présente car les gouvernants sont les refondateurs de 1979.

    Les évènements actuels tendent donc à mettre en scène l’affaiblissement de l’aura de la révolution de 79 et la remise en cause même de la primauté de la légitimité traditionnelle. L’ayatollah Khamenei a choisi, face à cette menace, de recourir à la force.

    On est dans un cas typique où la rigidité de l’autorité traditionnelle joue contre elle : Khamenei est prisonnier de sa propre jurisprudence. Autorité théologique et politique se confondant, il y a toujours la tentation de transposer une sorte d’infaillibilité pontificale à tous les domaines. Se déjuger en matière politique, c’est affaiblir également son autorité religieuse. D’où la force.

    Weber, sur ce point encore, nous est d’un grand secours. Il définit deux types de domination : la domination rationnelle (par l’influence) et la domination par la coercition. Il note que le second type est plus fort que le premier, pourvu que la main qui tient le gourdin ne faiblisse pas. L’URSS, qui a tenu grâce aux purges des années 30, aux déportations des années 50, aux répressions de Hongrie et de Prague s’est fissurée à partir des années 80 lorsque le soviet suprême a hésité à écraser la révolte de Solidarnosc. Les chinois, en 1989, avaient bien retenu la leçon et ce fut le massacre de Tien-An-Men.

    L’An II de la Révolution Iranienne

    L’avenir de l’Iran, et sans doute du Proche-Orient, ne tient plus qu’à deux fils : est-ce que l’Ayatollah Khamenei osera aller jusqu’au bout, sachant qu’il sera balayé s’il ne tient pas les promesses vénéneuses de ses discours agressifs ? Après tout Téhéran vient de Tir-An : ça ne s’invente pas !

    Deuxième interrogation : Le processus peut-il rebasculer vers la logique rationnelle, c’est à dire grâce à l’Assemblée des Experts aux Pasdaran, les Gardiens de la Révolution ? Eux seuls peuvent désavouer Khamenei. Les Gardiens de la Révolution, eux, ont annoncé qu’ils étaient prêts à recompter les voix par sondage.

    Reste que si les Experts Pasdaran agissent, le Régime basculera aussi vers une moindre centralisation et personnalisation du pouvoir, un peu comme si la Curie l’emportait sur le Pape. Cette porte de sortie est sans doute la moins mauvaise et le simple fait d’exister est à mettre au crédit d’une République pas si rigide qu’on le prétend…

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    Sujets: Paso Doble | 11 Comments »

    11 réponses “Paso Doble n°147 : Iran, chacun cherche son Shah”

    1. Seb de CaRéagit Says:
      juin 21st, 2009 at 23:03

      Ton analyse est plutôt juste. Sympa de lire quelque chose de la sorte lorsque tout le monde « lutte » pour (ou contre) on ne sait pas trop, ce qu’il se passe en Iran.

      Je crois aussi que le bain de sang pourrait bien être contre-productif mais il me semble que l’Iran est assez perméable et laisse diffuser des informations partout dans le monde. Je ne sais pas (je n’étais pas né…) lorsque les même événements (ou presque) se sont déroulés en Chine. Cependant je me demande si la Chine, comme l’Iran était portée par une génération souvent bien formée, en grand soif de liberté et de démocratie.

      A bientôt.

    2. Avic Says:
      juin 22nd, 2009 at 2:59

      Vous comparez le Pape et l’Ayatollah. Je voudrais aporter une petite précision: L’Ayatollah est élu par une l’Assemblée des experts composée de 86 membres qui sont eux-même élus au suffrage universel.

    3. Toreador Says:
      juin 22nd, 2009 at 8:33

      Je vais corriger. J’ai fait une erreur

    4. Higgins Says:
      juin 22nd, 2009 at 10:00

      Belle analyse sur une situation assez complexe. Je m’interroge quant à moi sur les motivations profondes du chef (désigné, proclamé?) de l’opposition Mir Hossein Moussavi et surtout des interprétations faites en Occident de ces évènements. Assiste-t-on à l’irruption d’une véritable demande de démocratie ou bien, sous couvert de ce genre d’aspiration (dont je ne doute pas qu’elle soit présente dans les couches « évoluées » de la population), n’est-ce pas une nouvelle version d’une lutte féroce pour le pouvoir? Après tout, les candidats à cette élection ont été soigneusement sélectionnés et d’après les Echos (http://www.lesechos.fr/info/analyses/4874812-mir-hossein-moussavi.htm), Mir Hossein Moussavi, « âgé de soixante-sept ans, n’est pas très charismatique, voire un peu triste, mais il est respecté pour avoir été notamment un proche compagnon de route de Khomeiny. S’il se bat contre la discrimination dont font l’objet les femmes iraniennes, promet de démanteler la « police morale », condamne l’Holocauste et plaide pour des relations apaisées avec les Etats-Unis, son réformisme reste malgré tout assez tiède. » Il mena également la guerre contre l’Irak entre 81 et 89. Imaginer, comme le font certains, que l’intéressé serait devenu le porte-parole des valeurs occidentales en matière politique me paraît pour le moment assez hasardeux.

      Face aux soubresauts qui agitent le monde musulman et les menaces diffuses ou réels qui en émanent, l’opinion occidentale accepte facilement de cautionner toute velléité de révolte pour peu qu’elle se pare de nos supposées vertus. A titre personnel, j’ignore si ces manifestations touchent tout le pays ou si elles sont simplement cantonnées à Téhéran ou quelques grandes villes. Je partage néanmoins votre analyse en ce sens où l’actuel régime vient de s’engouffrer dans une impasse suicidaire. L’Histoire nous montre que tous les régimes de cette sorte finissent par succomber que la répression soit menée de façon terrible ou non. Nous assistons bien là à une crise du régime. Il en sortira nécessairement autre chose.

    5. Avic Says:
      juin 22nd, 2009 at 10:25

      Moi je retiens une chose de cette histoire iranienne: nous ne savons presque rien de ce qui se passe là-bas et nous réagissons ici comme si nous savions tout et que nous avions tout compris. 9a prouve que, dans notre belle démocratie faite de justice et de droits de l’Homme, nous pouvons condamner sans la moindre dans l’ignorance totale des faits, juste par suivisme. J’aurai bien voulu entendre le témoignage d’au moins une personne qui a voté pour le camp maudit – car j’imagine qu’il y a au moins une personne qui a voté pour lui. Ne serait-ce que pour condamner la conscience tranquille.

    6. Toréador Says:
      juin 22nd, 2009 at 12:57

      Cher Avic, je suis de ton avis et j’ai d’ailleurs déploré le traitement médiatique de cette affaire.

      Cher Higgins, en réalité, les compagnons de route de Khomeini reprochent à Khamenei d’avoir détourné la révolution islamique. Je ne suis pas un féru de politique iranienne mais j’ai cru comprendre que les voeux originels du fondateur n’étaient pas ce que Khamenei en a fait, bcp plus conservateur. Ironiquement, on retrouve le vieux débat Lénine/Staline.

    7. Killcow Says:
      juin 22nd, 2009 at 19:49

      Bon article, le passage sur Max Weber, c’est quand même très très Sciences Pipo !

    8. Toréador Says:
      juin 23rd, 2009 at 19:21

      C’est marrant ce réflexe. Max Weber est-il la propriété des IEP ?

    9. Melaquablue Says:
      juin 24th, 2009 at 8:56

      Voltairenet publie ceci :

      http://www.voltairenet.org/article160669.html

      « Iran, le bobard de l’élection volée »

      A lire, à nuancer, certainement, mais c’est bien la première fois que je lis quelque chose qui ne dit pas haut et fort « Ahmadinejad est un voleur il a truqué!! »

    10. Grain de poivre Says:
      juin 25th, 2009 at 22:21

      Je pense que nous, occidentaux, avons tort de juger des événements iraniens d’après nos modes de pensée. Ce n’est pas parce que Ahmadinejad est méchant que Moussavi est gentil. Il y a trente ans, le shah était traité de pourri, donc de méchant, et Khomeini était gentil. On sait ce qui est advenu. Amanitruc ou Moussachose, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

    11. Toreador Says:
      juin 26th, 2009 at 9:48

      Grain, là aussi je plussoie. Néanmoins, je pense qu’un gouvernement n’a pas à réprimer la foule sans avoir d’abord clairement établi qu’il n’y a pas eu fraude. Les évènements d’Iran me rappellent la Thaïlande

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